Le Potager du Paresseux
Portrait de Didier Helmstetter, semeur d'idées

Didier Helmstetter, ingénieur agronome à la retraite, a repensé son approche du jardinage. Quel est donc le secret qui lui permet de travailler moins pour récolter plus ?

Lorsque nous l’avons contacté, il travaillait à l’écriture de son prochain livre en écoutant un disque des Dire Straits. « Je fais partie de ces étudiants qui travaillent dans le bruit, déclare-t-il. Par effet induit, ça brasse les idées. » Et les idées, ce n'est pas ce qui manque à Didier Helmstetter. Né en Alsace en 1953, cet ingénieur agronome à la retraite s'est notamment fait connaître pour avoir écrit le best-seller Le Potager du Paresseux (2018, Éditions Tana), un livre de jardinage aux grandes promesses : « Produire en abondance des légumes plus que bio, sans compost, sans travail du sol, sans buttes ». Quel est donc le secret de Didier Helmstetter pour s'occuper de 900 m2 de potager tout en étant cardiaque, sur les routes, et affairé à l’écriture d’un nouvel ouvrage ? Pour le comprendre, il faut d’abord remonter aux origines de son lien avec la terre.

Ses parents étaient de petits agriculteurs en Alsace bossue. Dès son plus jeune âge, après l’école, il est mis à contribution pour s’occuper du jardin et des animaux. On pourrait croire que c’est de là d’où provient son envie de consacrer sa carrière à l'agronomie ; c’est en partie vrai, mais pas forcément pour les raisons qu’on imagine : « Travailler la terre était synonyme de corvée, raconte Didier Helmstetter. (…) Toute l’année avant les devoirs, il fallait s’occuper des animaux, aider mon père dans le jardin, alors que mes copains allaient jouer au foot. (…) » Selon lui, son choix de devenir ingénieur agronome s’explique en partie par « une sorte de révolte envers cette jeunesse ratée ». Cependant, le véritable élément déclencheur s'est présenté un peu plus tard : « En troisième, j’ai lu un article sur la révolution verte et sur René Dumont, raconte Didier Helmstetter. [Je voulais] faire quelque chose - même si la pensée était très naïve - contre la famine dans le tiers-monde telle qu’elle était présentée à l’époque. J’ai eu un flash : je veux être comme René Dumont, “agronome de la faim”. »
Après une classe préparatoire, il étudie à l’école d’agronomie de Montpellier. Plus tard, après avoir travaillé six ans en France et douze ans en Afrique, il revient en Alsace et devient formateur puis responsable d'un centre de formation agricole. Lorsque sonne l'heure de la retraite, il décide de se consacrer à son potager. Cependant, physiquement diminué par un infarctus, il a bien failli abandonner le jardinage devenu trop fatigant.

C’est alors qu’il a l’idée de reprendre son raisonnement d’agronome : « Minimiser les corvées, ou maximiser le produit de cette corvée. L’agronomie, c’est ça : avec le même effort, produire plus. » Il se met alors à repenser entièrement sa façon de jardiner. « Si moi je ne fais rien, explique Didier Helmstetter, il faut que les organismes du sol fassent tout le boulot à ma place. »
Pour cela, deux règles d'or : renoncer à toute forme de travail du sol, pour ne pas les détruire ni détruire leur travail, et bien les nourrir grâce à un paillage de foin, matière organique riche en azote.

La « phénoculture » venait ainsi de germer dans l’esprit de Didier Helmstetter, en même temps d'ailleurs que le néologisme qui la désigne : un jeu de mots entre le nom latin du foin, faenum, transformé en préfixe phéno- pour évoquer « phénoménal ». « J’aime bien les jeux de mots et les vannes, explique-t-il. Ce n'est pas parce que c'est une affaire très sérieuse qu'il faut être triste ! »

Ni miracle, ni recette ; la phénoculture est simplement le résultat d'une analyse de ce qu'il faut ne pas faire (et non pas ce qu'il faut faire !) dans son potager pour qu'il fonctionne bien. Ainsi, le jardinier a reconsidéré chacune de ses actions : « Je me suis posé la question : “Est-ce que c’est vraiment nécessaire ?Par chance, 9 fois sur 10, je suis arrivé à la conclusion que c’était plutôt nuisible. »

Même si les actions sont réduites au minimum, il reste quand même les dernières incompressibles, comme le paillage, les semis ou la récolte - sa partie préférée. Mais il est loin de ne faire que travailler dans son jardin, comme en témoignent certaines des vidéos de sa chaîne Youtube où il nous parle depuis son transat : « Je passe beaucoup de temps à regarder, à rêver, à imaginer quelque chose de mieux. (...) Je fais beaucoup d’efforts dans ma tête pour perfectionner la paresse. »

Sur le forum econologie.com, sur Youtube, grâce à ses conférences ou à son livre, Didier Helmstetter aime à partager le fruit de ses réflexions. « Je jette des idées comme un jardinier jette des graines, lance Didier Helmstetter. Ça pousse là où ça peut. Elles connaissent leur destin. »
Le jardinier, tantôt philosophe, tantôt vulgarisateur scientifique, ne cache pas son espoir de transmettre son savoir à d'autres afin qu'ils se l'approprient et le transcendent : « C’est comme quand on télécharge une image ; c’est très pixellisé, et au fur et à mesure que les éléments arrivent, ça devient de plus en plus clair. C’est mon espoir que l’image devienne claire. (...) J’espère que n’importe quelle personne arrive à comprendre son potager – qui est quelque chose de compliqué – comme moi je l’ai compris, et pourquoi pas, à mieux le comprendre que moi. »

E.H.

Photographie : Didier Helmstetter dans son "Potager du Paresseux", qu'il fait visiter sur rendez-vous.
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